Scandale du Levothyrox : « On a fait passer l’outil statistique avant l’intérêt des malades »
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Par Mathilde Curien
Publié le 26/05/2025 à 6h30.
Conseiller scientifique national de l’Association française des malades de la thyroïde (AFMT), le médecin agenais Jacques Guillet revient sur le long processus ayant démontré la présence d’impuretés dans les nouvelles formulations de Levothyrox, alors que les mises en examen pour tromperie de Merck et de l’ANSM viennent d’être confirmées en appel
« Que de temps perdu », soupire Jacques Guillet, arrimé à la conviction, depuis de nombreuses années, que seules des recherches approfondies pourraient donner la clé. Effacés l’accusation d’effet nocebo (1), la minimisation de la souffrance, les fameux « c’est dans la tête », serinés aux plus de 30 000 patients dénonçant d’importants effets secondaires (maux de tête, vertiges, douleurs, alopécie…) à la suite d’un changement de formule du Levothyrox en 2017, imposé à 3 millions de malades composés à 80 % de femmes. Le docteur agenais, spécialiste de médecine nucléaire et conseiller scientifique national de l’Association française des malades de la thyroïde (AFMT), a conduit la démarche ayant abouti sur des travaux scientifiques qui ont conclu à la présence d’impuretés dans les nouvelles formulations du médicament.
Cette crise du Levothyrox, devenue un scandale sanitaire, va probablement amener une révision des mécanismes de contrôle des médicaments à marge thérapeutique étroite. « Toutes les souffrances des malades contestées, niées, par les personnes qui devaient les protéger, c’est insupportable ».
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Après être revenu en détail sur ce long combat dans un article publié dans la « Revue du praticien », le médecin a appris, mercredi 7 mai, la confirmation par la cour d’appel d’Aix-en-Provence de la mise en examen des laboratoires Merck et de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) pour tromperie aggravée.
Bioéquivalence
Après être revenu en détail sur ce long combat dans un article publié dans la « Revue du praticien », le médecin a appris, mercredi 7 mai, la confirmation par la cour d’appel d’Aix-en-Provence de la mise en examen des laboratoires Merck et de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) pour tromperie aggravée.
Bioéquivalence
Le changement de formule de ce médicament prescrit pour soigner les troubles thyroïdiens visait à obtenir une meilleure stabilité du principe actif. Sur le papier, aucun changement ne devait être perceptible par les patients. « En gros, c’était simplement un changement de couleur des boîtes, selon l’ANSM, se remémore le praticien. Pourtant, moins de deux mois plus tard, j’ai commencé à avoir des remontées à propos d’effets indésirables, très vite corroborées par les alertes reçues par Chantal L’Hoir, la présidente de l’association. »
Une pétition en ligne rassemble plus de 350 000 signatures en faveur d’un retour à l’ancienne formule. Face à des autorités réfractaires, l’AFMT met la pression pour obtenir des réponses. Un numéro vert est disponible, « sans médecin au bout du fil et très vite rebasculé vers les associations de malades sans qu’elles soient averties », précise le conseiller scientifique. Une mission d’information est finalement décidée par le ministère de la Santé.
« Toutes les souffrances des malades contestées, niées, par les personnes qui devaient les protéger, c’est insupportable »
À la lecture des résultats de la bioéquivalence (2) entre ancienne et nouvelle formule, Jacques Guillet admet « avoir sursauté en voyant les chiffres », au contraire de l’assemblée à laquelle était présentée l’étude, qui semblait s’en satisfaire. Pour le médecin, cette étude pratiquée sur plus de 200 volontaires sains – un chiffre important – ne devrait pas montrer de tels coefficients de variation. « Il y avait bioéquivalence si l’on s’en tenait aux normes administratives, mais pas bioéquivalence chez les patients. C’est-à-dire qu’on a fait passer l’outil statistique avant l’intérêt des malades. »
De la même manière, le remplacement du lactose dans l’ancienne formule par le mannitol et l’acide citrique dans la nouvelle, utilisés comme édulcorant dans l’industrie agroalimentaire, ne convainc pas Jacques Guillet de son innocuité dans un médicament, en raison d’éventuelles interactions. Sans parler des modifications de fabrication du médicament.
Ténacité
« Selon nous, seuls de véritables travaux de recherches scientifiques, en chimie analytique, pouvaient être probants », poursuit le Dr Guillet. L’AFMT met ses propres moyens financiers, soit les cotisations de ses adhérents, au service d’analyses plus innovantes. Jean-Christophe Garrigue, chercheur du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à Toulouse, pense trouver une piste pouvant expliquer ces anomalies bioéquivalentes. « Ses résultats, qui pouvaient traduire une impureté, ont été présentés comme un artefact (3) », déplore le conseiller scientifique de l’AFMT. Les travaux, poursuivis en lien avec un laboratoire tchèque, référence internationale sur les études qualitatives des médicaments, démontrent, en mars 2024, des interactions chimiques inattendues entre les composants des médicaments (comprimés et capsules) à base de lévothyroxine.
Cette crise du Levothyrox, devenue un scandale sanitaire, va probablement amener une révision des mécanismes de contrôle des médicaments à marge thérapeutique étroite. « Toutes les souffrances des malades contestées, niées, par les personnes qui devaient les protéger, c’est insupportable ».
(1) Opposé du placebo : le malade ressent des effets négatifs sans raison pharmacologique
(2) Deux médicaments sont bioéquivalents si l’étendue et la vitesse auxquelles ils pénètrent dans la circulation générale sous sa forme active après administration de la même dose sont identiques, se traduisant par la même sécurité et efficacité.
(3) Phénomène créé de toutes pièces par les conditions expérimentales










