Mediator: l’art de l’esquive d’experts accusés de conflits d’intérêts

Par AFP , publié le 04/03/2020 à 22:03 , mis à jour à 22:03

Un ex-cadre de l'Agence du médicament nie toute
          "complaisance" avec Servier au procès du scandale
          sanitaire du Mediator
Un ex-cadre de l’Agence du médicament nie toute « complaisance » avec Servier au procès du scandale sanitaire du Mediatorafp.com/Fred TANNEAU

Paris – « Pour vous, c’est quoi un conflit d’intérêts? » Jugés à Paris au procès du scandale du Mediator, d’anciens experts auprès de l’Agence du médicament accusés d’avoir été sous « l’influence » des laboratoires Servier, se sont évertués à rejeter tout lien « suspect » avec la firme.

Michel Detilleux le martèle à la barre du tribunal correctionnel mercredi: « J’étais parfaitement dans les clous. » Ce professeur de médecine de 77 ans était consultant pour Servier tout en siégeant à une commission de l’Agence de sécurité du médicament (l’ex-Afssaps, devenue ANSM en 2013), statuant notamment sur le Mediator.  

Les mêmes faits sont reprochés à Bernard Rouveix, 73 ans, entendu, lui, mardi par le tribunal qui les juge tous deux pour « prise illégale d’intérêts« .  

Ont-ils « renseigné » la firme sur les positions internes de l’Agence et ont-ils proposé à Servier une « stratégie » sur le Mediator, un des médicaments qu’ils étaient chargés de surveiller? « Jamais« , s’exclament les deux prévenus.  

« Pourquoi je l’aurais fait? Je n’étais pas un sachant sur le Mediator« , signale le professeur Bernard Rouveix, spécialiste en infectiologie. De cet antidiabétique largement prescrit comme coupe-faim, il se souvient surtout qu’il n’était pas « indispensable« .  

Comment justifie-t-il alors ce document interne au groupe selon lequel il aurait évoqué une substance chimiquement proche du Mediator? « Je tombe du wagon de pommes! Je n’ai jamais fait ça« , assure le Pr Rouveix.  

Et ce fax de juin 2007 dans lequel le groupe Servier lui demandait un « retour d’informations sur les décisions concernant » la firme? « On a retrouvé cela chez moi, mais je ne l’explique pas, je n’ai jamais eu de fax« , esquive-t-il.  

Dans une autre note, il conseillait aux laboratoires de rappeler aux médecins « l’indication thérapeutique » du Mediator. 

« Je ne vois pas quel est le mal que j’ai pu faire« , tranche Bernard Rouveix. Consultant de plusieurs laboratoires, également expert judiciaire, il assure n’avoir « jamais reçu de stylo à bille de Servier« .  

S’il n’a d’ailleurs jamais fait de déclarations d’intérêts, c’est que son « rapport très indirect » avec Servier ne lui « apparaissait pas comme un conflit majeur« .  

– « Phrase idiote » –

« Défenseur » de la déclaration d’intérêts, Michel Detilleux a lui signifié à l’Afssaps son « lien » avec les laboratoires Servier. « Un lien« , insiste-t-il, « pas un conflit« .  

Expert en médecine interne, il était devenu consultant pour Servier « en 1990-1991 » pour une rémunération « variable » – « 30.000 » euros annuels, puis « 25.000« . A de rares exceptions près, il ne travaillait jamais sur les « anciens médicaments« .  

Deux fois cependant, il a étudié le Mediator, mis sur le marché en 1976 et retiré en 2009, tenu pour responsable de centaines de décès. 

Le tribunal s’intéresse particulièrement à ce compte-rendu de réunion de 2000, concluant à la « proposition stratégique convaincante du Pr Detilleux » qui expliquait comment « sauver » le Mediator. 

« Je suis abasourdi, le mot est faible« , se défend à la barre l’expert, se demandant s’il a bien tenu ces propos et si l’auteur « anonyme » du compte-rendu n’a pas « voulu se faire mousser« .  

Devant les enquêteurs, il avait qualifié son attitude de « pas tout à fait dans les clous« . « C’était une phrase idiote« , déclare-t-il à la barre. Car, lorsqu’il siégeait en commission à l’Agence du médicament, il a « toujours appliqué la règle du déport » s’agissant des produits de Servier, à savoir « ne pas prendre la parole, ne pas prendre part au vote« , assène-t-il.  

Mais sortait-il de la salle, s’interroge la présidente, alors qu’il lui est reproché d’être resté lors d’une commission en avril 2007 devant réévaluer le médicament?  

« J’étais en droit de rester« , la règle de sortie n’étant pas encore « officialisée« , assure le Pr Detilleux.  

L’écoute de l’enregistrement de cette séance confirme ses dires: il ne lui a pas été demandé de sortir, il n’a pas pris la parole. Elle permet aussi d’entendre des experts et membres de l’Agence débattre longuement de la stratégie à adopter au sujet du Mediator, « chimiquement un coupe-faim« , après plusieurs « signalements » de graves maladies cardiaques.  

Sa commercialisation ne sera suspendue que deux ans et demi plus tard. Ce retrait tardif vaut à l’ANSM d’être jugée pour « homicides et blessures involontaires« , au côté des laboratoires Servier.  

Fin du procès le 30 avril.

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