La lettre politique de Laurent Joffrin

Le laboratoire de la défianceOn se croirait dans un film de Frank Capra. Un homme seul – Gary Cooper, James Stewart… – défie les puissances de l’argent et de la politique pour imposer sa vision de la justice et faire triompher une idée plus droite de la solidarité et de la vie publique. Sauf qu’il ne s’agit pas d’une Amérique mythique mise en scène en noir et blanc, mais de la France d’aujourd’hui. Cette fois, non un homme, mais une femme seule, telle une Antigone du médicament, dénonce un scandale sanitaire, démontre la nocivité d’une molécule et, surtout, révèle les incroyables manœuvres des puissants pour cacher la vérité et protéger de pernicieux intérêts économiques.Irène Frachon, dont on a aussi porté l’histoire à l’écran, mérite son statut d’héroïne de conte moderne. C’est aussi le rôle du procès du laboratoire Servier, les producteurs du Mediator, qui s’ouvre lundi prochain : décrire, preuves à l’appui, la précieuse utilité de ces héros solitaires, qu’on cherche à discréditer par tous les moyens – tels Edgar Snowden, Julian Assange ou Greta Thunberg – mais dont la foi civique leur permet de tenir et de triompher, malgré les sacrifices infligés par un combat âpre et incertain.A lire aussiDe la commercialisation à l’ouverture du procès, l’affaire Mediator en datesEt, surtout, démontrer qu’à la fin des fins, dans une société ouverte, les contre-pouvoirs finissent par jouer leur rôle. Car la faute de Servier est double. Ce richissime mastodonte du pharmaco-business est d’abord accusé d’avoir causé la mort de centaines de personnes : c’est la justice qui établira ou non sa culpabilité et décidera de la peine.Mais il a ensuite miné, par ses agissements, la confiance des citoyens dans les institutions de santé et, partant, dans les institutions tout court. L’arrêt de renvoi détaille à loisir les tactiques subreptices employées par le laboratoire, espèces sonnantes et trébuchantes à la clé, pour fausser la décision publique, écarter les gêneurs, à commencer par Irène Frachon, et biaiser les jugements d’experts officiellement indépendants. On s’étonne ensuite que la méfiance se soit installée entre le public et les autorités sanitaires, que les vaccins soient mis en cause, que la parole publique soit dévaluée, que les «sachants» soient régulièrement moqués et que le fossé entre un establishment péremptoire et des citoyens sceptiques ne cesse de s’élargir. Le tribunal n’aura pas seulement à cerner des responsabilités et à sanctionner des coupables éventuels. Il lui échoit aussi, à sa place, de restaurer, ne serait-ce qu’un peu, la confiance publique.
LAURENT JOFFRIN

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