ENTRETIEN. Procès du Mediator. Irène Frachon : « C’est l’heure de vérité pour Servier »

Irène Frachon, dans son bureau, au CHU de Brest, en juillet 2019.
Irène Frachon, dans son bureau, au CHU de Brest, en juillet 2019. | VINCENT MOUCHEL / OUEST-FRANCE

Afficher le diaporamaOuest-France Propos recueillis par Philippe MIRKOVICPublié le 23/09/2019 à 07h02ABONNEZ-VOUS

La pneumologue du CHU de Brest Irène Frachon, qui a révélé le scandale sanitaire du Mediator, suivra le premier procès pénal, qui débute ce lundi 23 septembre, pour six mois, à Paris. Elle revient sur la chronologie de l’affaire, dont l’origine remonte à la fin des années 2000. Entretien.

L’ouverture, ce lundi, à Paris du procès pénal du Mediator est très attendue par les victimes depuis la révélation du scandale en 2010, par Irène Frachon. « Soulagée » qu’il arrive enfin, la pneumologue du CHU de Brest s’est confiée à Ouest-France. Elle rappelle comment elle s’est intéressée à cet antidiabétique des laboratoires Servier, largement vendu comme coupe-faim, prescrit durant plus de 30 ans à cinq millions de personnes.

Elle décrit aussi ses longues enquêtes pour découvrir « la tromperie » et l’ampleur du nombre de victimes. Le Mediator pourrait avoir causé à long terme jusqu’à 2100 décès selon une expertise judiciaire. Irène Frachon explique également pourquoi elle n’a depuis jamais cessé de travailler sur cette affaire, dont elle estime que toutes les leçons n’ont pas encore été tirées. Entretien.

Comment abordez-vous ce procès ?

Sereinement. Soulagée qu’il arrive enfin. C’est l’heure de vérité pour Servier, qui a enlisé la justice par des manœuvres dilatoires : sur six ans d’instruction, trois ont été exclusivement consacrés à la procédure à la suite de multiples demandes et recours des avocats des laboratoires. Malheureusement, depuis les premières plaintes fin 2010, des dizaines de victimes du Mediator qui attendaient intensément la justice sont décédées.

De quelle façon votre enquête, qui a révélé le scandale, a débuté ?

Une dame obèse souffrant d’hypertension artérielle pulmonaire (HTAP) arrive au CHU de Brest en 2007 et je découvre qu’elle est sous Mediator. Ça m’interpelle car dix ans auparavant, un coupe-faim de Servier, l’Isoméride, avait été retiré du marché : un lien entre sa consommation et l’HTAP ayant été établi. Et on m’avait parlé ensuite d’un doute sur le Mediator, peut-être assez proche de l’Isoméride… Je me suis aperçue que le doute n’était toujours pas levé en 2007, malgré des signalements à l’agence du médicament. J’ai donc décidé de creuser la question.

J’apprends vite qu’il y a aussi des cas de lésions cardiaques (valvulopathie) sur des patients ayant pris du Mediator. Alors je m’engage dans deux longues enquêtes. L’une, un peu policière, pour savoir ce qu’est le Mediator. J’ai pu retrouver des documents démontrant qu’il est très proche de l’Isoméride, contrairement à ce qu’affirme Servier quand je l’interroge. La deuxième est scientifique : une étude lancée avec le centre d’investigation clinique de Brest, car l’agence du médicament n’était pas réceptive à mes alertes. On obtiendra finalement le retrait du Mediator, en novembre 2009. Mais ça se fait en catimini. Moi, je me dis que ce n’est pas possible, qu’il y a des victimes, une tromperie, un crime dont j’ai des preuves.

C’est la raison de votre livre, Mediator 150 mg, combien de morts ? (édition Dialogues) ?

Oui. Il sort au printemps 2010. Aussitôt attaqué par Servier qui réussit à faire interdire le sous-titre. Mais le député PS, Gérard Bapt, publie après une tribune médiatique, en reposant la question du nombre de morts. L’agence du médicament est contrainte de faire une étude et reconnaît au moins 500 morts. Le scandale éclate.

Vous n’avez depuis jamais cessé de vous investir dans ce dossier ?

Jamais. Pourtant tout semblait bien parti en 2011 : instruction pénale lancée, loi d’indemnisation des victimes votée… La loi « Bertrand » aussi, visant à renforcer la transparence sur les liens entre l’industrie pharmaceutique et les experts dans le domaine de la santé, question importante soulevée par l’affaire.

Mais à partir de 2012, catastrophe. L’indemnisation des victimes se passe mal avec Servier. Elles sont aussi massivement déboutées par le collège d’experts mis en place : des cardiologues ne croyaient pas au scandale du Mediator. Il a fallu tout redémontrer, reprendre des milliers de dossiers. Ça tourne mieux seulement depuis 2017.

À côté, l’instruction pénale a été longue. Quant à la loi Bertrand, le corps médical y a opposé une espèce d’opposition passive. Les choses n’ont pas fondamentalement évolué. Mais une jeune génération de médecins arrive en pointe sur ce combat qu’il faut poursuivre.

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