Confinement, mortalité, dépistages… une pandémie au scanner

 La moitié de l’humanité confinée, la courbe de mortalité qui continue de s’envoler en Europe, l’épicentre en train de se déplacer aux États-Unis, des pays du Sud qui passent sous les radars : Mediapart fait le point sur l’évolution de l’épidémie de Covid-19 à travers le monde. • La moitié de l’humanité appelée à rester chez elle Les autorités d’au moins 101 pays ont appelé tout ou partie de leur population à rester à la maison pour lutter contre la propagation du Covid-19, selon un comptage réalisé par Mediapart à la date du 28 mars, fondé entre autres sur les données de l’ONG norvégienne Acaps, de l’Agence France-Presse et de la presse internationale. 3,7 milliards de personnes, sur une population mondiale évaluée par l’ONU à 7,8 milliards en 2020, sont concernées. 56 de ces contrées, soit la majorité, ont instauré un confinement obligatoire (voire notre carte cidessous) : cette mesure concerne au total 2,7 milliards de personnes. C’est notamment le cas de l’Inde, de 25 États, 74 comtés et 14 villes américains, de la France, du Royaume-Uni et de l’Italie, pour citer les cinq territoires plus peuplés. Du Brésil aussi, où les gouverneurs des États de São Paulo et Rio de Janeiro ont décidé le confinement de leurs administrés contre l’avis du président Jair Bolsonaro. L’Afrique du Sud, la Hongrie et l’Irlande sont les dernières nations en date à avoir rejoint cette longue liste, en fin de semaine. C’est en Jordanie que la règlementation est la plus rude : sortir de son domicile est sanctionné d’un an de prison. A contrario, la ville de Wuhan, foyer de la pandémie et capitale de la province du Hubei, en Chine, devrait quant à elle voir ses mesures de confinement, en vigueur depuis le 23 janvier, levées le 8 avril. Dans la plupart de ces pays et territoires, il est tout de même possible de sortir de chez soi pour travailler, acheter des produits de première nécessité ou se soigner. 18 pays ou territoires, comptant pour 615 millions de personnes, dont l’Iran, le Kenya ou le Canada, ont quant à eux appelé leur population à rester chez elle, sans prendre néanmoins de mesures coercitives. La Russie, les Pays-Bas, le Nigeria et Tokyo (Japon) sont les derniers en date à avoir formulé de telles recommandations, en milieu de semaine. En outre, 27 pays ou territoires, comptant pour 439 millions de personnes, ont mis en place des couvrefeux, interdisant les déplacements en soirée et pendant la nuit. C’est notamment le cas de l’Égypte, de l’Algérie (pour Alger et dix provinces), de plusieurs pays d’Afrique subsaharienne (Cameroun, Côte d’Ivoire, Mali, Sénégal…) et d’Amérique latine. Le couvre-feu le plus sévère est celui décrété par l’Équateur : depuis le 25 mars, ses habitants doivent rester à leur domicile entre 14 heures et 5 heures du matin. Enfin, plusieurs États ont mis leurs principales villes en quarantaine, avec interdiction d’y entrer et d’en sortir. C’est le cas au Bénin, au Togo, en Azerbaïdjan, au Kazakhstan ou en Cisjordanie, à Bethléem : la cité palestinienne, berceau de la chrétienté, est bouclée depuis le 7 mars à la suite de la découverte de plusieurs cas de Covid-19. En République démocratique du Congo, la capitale Kinshasa devait être placée en confinement total à partir de samedi. Face à ce qui s’annonçait comme une mission impossible, dans une agglomération où la majorité des quelque dix millions d’habitants vit au jour le jour, souvent sans eau ni électricité, l’autorité provinciale a reporté, vendredi, la mesure sine die. La décision de confiner la population est l’une des armes à disposition des gouvernements pour tenter d’enrayer l’épidémie. L’ONG norvégienne Acaps, qui Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr 2 2/4 tient à jour une base de données assez exhaustive sur le sujet, les a classées en quatre catégories : des mesures visant à restreindrelalibertédemouvement et de circulation (comme le confinement ou le couvrefeu, donc), des mesures de distanciation sociale, des mesures de santé publique et des mesures économiques et sociales. À l’échelle mondiale (voir notre infographie cidessous), la mesure la plus entreprise, selon les éléments recueillis par l’Acaps, est la quarantaine (dans 146 pays), devant la limitation des rassemblements publics (133 pays), la fermeture des écoles (131 pays) et des frontières (115 pays). 57 pays, dont 22 européens, ont déclaré l’état d’urgence, qui permet aux autorités de restreindre fortement les libertés individuelles. En Europe, une trentaine de pays ont opté pour des mesures de soutien à leur économie ou d’investissement dans leur système de santé publique. En Asie, la mesure la plus fréquente est celle des restrictions de visas pour les étrangers (23 pays). En Afrique, 42 pays ont introduit des contrôles sanitaires renforcés à leurs frontières et 40 ont suspendu leurs liaisons aériennes avec l’international. Deux pays, la Grèce et la Jordanie, ont décrété le confinement de camps de réfugiés et de déplacés. Et seuls 15 pays ont amorcé une politique de dépistage à grande échelle de leur population, dont l’Islande est l’exemple le plus célèbre. • En Europe, la mortalité augmente à un rythme exponentiel Le 19 mars, le nombre de décès en Italie a dépassé celui de la Chine. L’Espagne a, à son tour, dépassé le géant d’Asie le 25 mars. Et la France pourrait connaître le même sort si le rythme auquel les décès augmentent ne s’infléchit pas rapidement (voir notre méthodologie en Boîte noire). Le graphique ci-dessus représente le cumul du nombre de morts causés par le Covid-19 par pays et par jour. Ces données sont projetées sur un axe dit logarithmique, qui permet à la fois de ne pas écraser les valeurs les plus faibles et de discerner les inflexions pour les valeurs les plus élevées. Il s’agit de la méthode recommandée par les chercheurs d’Our World in Data, un site internet de publications statistiques rattaché à l’université d’Oxford. Les courbes ainsi projetées permettent d’évaluer la vitesse à laquelle le Covid-19 fait de nouvelles victimes dans chaque pays. Les États dont les courbes suivent les trajectoires les plus tendues verticalement sont ceux dans lesquels le Covid-19 est le plus meurtrier. Pour disposer de repères dans l’analyse de ces tendances, les chercheurs d’Our World in Data recommandent également de poser la question : « En combien de temps le nombre de décès double-t-il dans chaque pays ? » Par exemple, si le nombre de décès est aujourd’hui égal à 1 000 et s’il était de 500 il y a trois jours, alors on peut en déduire qu’il a fallu trois jours pour le doublement du nombre de morts. Tant que les chiffres doublent au même rythme, alors la croissance est dite exponentielle. Le tableau ci-dessous reprend cette méthode de calcul pour évaluer les tendances actuelles dans les pays européens les plus touchés par la pandémie. Ces données montrent que c’est en Espagne que le Covid-19 est actuellement le plus virulent. Sur les huit derniers jours, plus de 4 000 nouveaux décès ont été enregistrés. S’il est en baisse, le rythme auquel le nombre de morts a doublé reste très élevé : 3,5 jours en moyenne sur les quatre derniers jours. Juste audessus du Royaume-Uni (3,4 jours), où le virus fait de nouvelles victimes à un rythme exponentiel. Avec plus de 5 700 nouveaux morts sur les huit derniers jours, l’Italie est désormais le pays du monde où le Covid-19 est le plus destructeur. Mais les indicateurs semblent montrer qu’un plafond a désormais été atteint. L’augmentation des décès n’est plus exponentielle. Avec une moyenne de 6,8 jours, Rome a désormais le taux de croissance le plus faible, parmi les pays européens les plus touchés par la pandémie. L’Allemagne, jusque-là présentée comme plutôt épargnée, suit pourtant le même rythme que l’Italie avec 20 jours d’écart. La vitesse du doublement des décès y est très élevée : 3 jours. Un rythme légèrement Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr 3 3/4 plus soutenu qu’en France, où la courbe de mortalité continue de suivre une trajectoire très tendue. Avec un doublement des décès tous les 3,3 jours, l’Hexagone poursuit aussi la même trajectoire que l’Italie avec dix jours d’écart. Les signaux les plus alarmants sont actuellement donnés par la Belgique et la Suède. Si le nombre de décès recensés dans ces deux pays est encore faible par rapport aux États les plus sinistrés, leurs taux de croissance sont en revanche les plus élevés d’Europe. • Les États-Unis, nouvel épicentre de la pandémie ? Le tocsin a été sonné mardi par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Face à la très forte augmentation du nombre de cas positifs au Covid-19, les États-Unis pourraient bientôt dépasser l’Europe et devenir le nouvel épicentre mondial de la pandémie. La superpuissance américaine cumulait plus de 1 707 décès vendredi. Mais au-delà de ces chiffres, c’est la trajectoire de la courbe de mortalité du pays qui inquiète. Sa projection montre une très forte accélération sur les sept derniers jours. Tous les regards sont actuellement tournés vers l’État de New York, sur la côte Atlantique, qui abrite près de 20 millions d’habitants. Le taux de nouveaux décès y double actuellement tous les deux jours. Et les experts estiment que la pandémie ne fait que débuter. Le gouverneur démocrate de New York, Andrew Cuomo, a prévenu cette semaine qu’il faudrait s’attendre à un pic d’ici « 14 à 21 jours ». Le Canada semble encore plutôt épargné par la pandémie. Le pays dénombrait seulement 55 décès vendredi. Les chiffres sont également encore faibles au Brésil (93 décès). Mais l’attitude du président Jair Bolsonaro inquiète les observateurs. Le dirigeant d’extrême droite, accusé de minimiser les risques liés au Covid-19, a dénoncé mardi les mesures de confinement prises par différents États et municipalités du pays. • Les pays du Sud en dehors des radars ? Que se passe-t-il en Afrique ? Officiellement, le nombre de décès du coronavirus est encore faible. Vendredi, on recensait seulement 98 morts du Covid-19 pour l’ensemble du continent. Mais ces chiffres sont-ils représentatifs de la réalité ? La capacité de dépistage des pays africains semble très limitée. En février, il n’y avait que deux laboratoires capables de tester le Covid-19 (à Dakar et en Afrique du Sud) sur le continent. Et ils ne seraient aujourd’hui qu’une quarantaine. Alors que l’OMS martèle« testez, testez, testez » au monde entier, des médecins de pays du Sud s’indignent du manque de moyens à leur disposition. Dans une série de messages publiés sur Twitter, le spécialiste philippin des maladies infectieuses Edsel Salvana, a vivement critiqué les préconisations de l’OMS, qu’il juge même « criminelles ». « Vous n’arrêtez pas de répéter “testez, testez, testez” en pleine pandémie. Mais avec des ressources limitées et un test facturé 100 dollars l’unité, nous allons être à court d’argent. » Et le chercheur d’ajouter : « J’admire ce que fait la Corée du Sud et nous en ferions autant si nous avions autant de ressources et d’argent. Mais ce n’est pas le cas. » À titre d’illustration, Mediapart a pu se procurer le compte-rendu d’une réunion de la commission de surveillance épidémiologique de la République démocratique du Congo, qui s’est tenue le 24 mars. À la date du 23 mars, 243 personnes avaient été dépistées pour un total de 45 cas confirmés. Et il ne restait alors que 140 tests en stock pour l’ensemble du pays… Les chercheurs d’Our World in Data ont recensé le nombre de tests réalisés par pays à la date du 20 mars. Une fois mises en rapport avec les richesses des États (en PIB par habitant), ces données montrent que les pays qui dépistent le plus sont également les plus riches. Pour Pierre Micheletti, médecin-universitaire et président d’Action contre la Faim, il ne fait pas de doute que les pays du Sud sont les plus démunis face au Covid-19 : « Il faut un certain niveau de développement pour avoir les capacités d’analyse nécessaires à l’appréhension de phénomènes aussi bien économiques que sanitaires. En Afrique, beaucoup de pays manquent de compétences au sens large : logistique, scientifique et technique. Ils vivent une situation de privation de données sur Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr 4 4/4 les indicateurs de la pauvreté comme sur le recueil épidémiologique. En dehors des capitales, les gens meurent et basta ! On ne sait pas vraiment pourquoi ils meurent. » Boite noire Nous avons fait le choix de ne pas utiliser les données du nombre de contaminations confirmées au Covid-19. Les différences de politiques de dépistage entre les États, et le fait que de nombreux porteurs sains du virus passent inaperçus, rendent ces données caduques à ce jour. Le comptage du nombre de morts n’est pas suffisamment précis non plus. Ainsi, en France, plusieurs enquêtes ont démontré cette semaine que des décès dans les Ehpad provoqués par le Covid-19 n’ont pas été comptabilisés comme tels. Bien que l’outil soit imparfait, la mortalité du Covid-19, et plus particulièrement son taux de croissance par pays, reste l’indicateur le plus fiable pour suivre l’évolution de la pandémie. Cet article a été mis à jour le samedi 28 mars à 16 heures avec les données de mortalité consolidées du 27 mars et des précisions sur le régime de confinement de quelques pays. Directeur de la publication : Edwy Plenel Direction éditoriale : Carine Fouteau et Stéphane Alliès Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS). 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Directeur de la publication : Edwy Plenel www.mediapart.fr 1 1/4 Confinement, mortalité, dépistages… une pandémie au scanner PAR DONATIEN HUET ET MATHIEU LEHOT ARTICLE PUBLIÉ LE SAMEDI 28 MARS 2020 © Mediapart

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